LE
CHANT SACRE DE LINDE
Incontestablement, jai souvent préféré la
photographie en noir et blanc. Il est cependant de fabuleuses
ivresses qu'avec sa cérébralité, malgré tout son pouvoir de suggestion
et de rêve, le noir et blanc ne saurait nous offrir. On peut évidemment
déplorer le manque de nuances et surtout de matière qu'offre la photographie
en couleur si on la compare à la peinture. Ce peu de matière, elle
le compense, dabord, et parfois d'une manière bouleversante,
par son lien privilégié au réel. Nous savons que, d'une certaine façon,
cette magie a été, et nous demeurons fascinés par ces traces
furtives du vécu. Mais surtout, qu'importe la pauvreté des détails,
puisque tel n'est pas l'essentiel du propos. Parlant de son uvre
"La mise au tombeau du Christ" (1848), Delacroix
déclarait : Les détails sont, généralement parlant, médiocres
et supportent difficilement une inspection minutieuse. Cependant,
l'ensemble soulève une émotion telle que j'en demeure moi-même bouleversé.
Pour moi, la plus émouvante
image de toute lHistoire de la photographie demeure sans doute
celle que Nicéphore Niepce fit de sa fenêtre en 1826. Non seulement
parce quelle est la première de cette Histoire, mais surtout
parce que cette toute première uvre est déjà un chef duvre,
par tout ce qui lui manque et qui la rend géniale, comme inspirée.
Elle est imprécise, diffuse, et en même temps précise, et nette. Elle
ne prétend pas nous donner un cours de philosophie, mais elle est
en plein dans la vérité de lart, qui est celle de la beauté.
Elle joue avec la lumière et lombre, simplement, et les formes
suggèrent sans jamais affirmer. En fait elle est parfaite en ses imperfections.
Comme la plus belle des femmes, dont quelque chose dans la présence
et lapparence toujours nous échappera. Comme cette Femme en
Jaune, vue et photographiée de ma fenêtre, toute petite sur
en couleur de la photo de Niepce, dont le visage a disparu derrière
la scintillante clarté de son voile.
Car ce qui importe, en art, c'est bien ce surcroît d'indicible
émotion qui jamais n'a fini d'étonner, parce que luvre
se présente comme un mystère insondable, au-delà des mots et de la
pensée même. Parce que toute création digne de ce nom participe nécessairement
de l'énigme tenace et inexprimable de la vie. La couleur parle d'émotion pure et s'adresse directement aux artères, au sang. Elle gonfle le cur, dresse le désir, écarlate le regard. Elle est spasme, éblouissement, sortilège. Le noir et blanc est à la poésie ce que la couleur est au chant. Il faut parfois que le diseur d'ombre et de lumière sache se taire pour laisser chanter les couleurs du monde.
L'Inde exerce sur le voyageur une fascination qui tient moins,
je crois, au faste de ses palais, à son passé glorieux, à ses richissimes
maharajas, qu'à l'intense poésie du sacré omniprésent, dont le charme
troublant des femmes indiennes offre le plus étonnant visage. L'ardent
éclat de leurs saris, la grâce extrême de leurs mouvements tout comme
la dignité de leur maintien apportent une note rafraîchissante de
séduction dans ce pays familier de la misère.
La lumière s'effondre drue et violente sur les terres arides
du Marwar, aux portes du désert de Thar. Mais au matin, elle sait
se faire caressante sur les silhouettes riantes des femmes qui passent,
fragiles étincelles, poussières flamboyantes égayant les immenses
étendues de sable à la recherche de l'eau. Elles sillonnent ces paysages
nus, ces plaines désolées, avec l'allégresse de petits drapeaux un
jour de fête. Sur les ghats, après la corvée du lavage, elles semblent
parfois danser un mystérieux ballet, laissant voler derrière elles
les longues pièces de tissu dont elles se drapent, l'étoffe encore
humide, avec pour seule musique l'invisible souffle de ce vent brûlant
qui dessèche le coton des voiles. Cyclopéennes, elles nous observent
en secret, mais derrière le masque chatoyant qui nous les dérobe on
devine le sourire courageux, candide, séduisant, qu'une Histoire douloureuse
et brutale n'est pas parvenue à effacer. Femmes affolantes. Couleurs.
C'est dans une paisible bourgade, active et discrète, tout
à fait inconnue des touristes, que sont teintes la plupart de ces
éclatantes étoffes dont se vêtent les femmes, dont se coiffent guerriers,
prêtres et paysans enturbannés. En débarquant ici, vous êtes vraiment,
par chance, arrivé quelque part au centre du mystère, où naît une
Inde intime et prodigue.
Des centaines de fabriques et d'ateliers où, tôt le matin,
on ne découvre que d'immenses treillis de bambous décharnés, dressent
vers le ciel leurs architectures squelettiques. Alors arrivent les
ouvriers et les ouvrières, et l'usine commence à s'animer, à vivre.
Ici, on lave et rince à grande eau les tissus encore blancs ; plus
loin, dans la fumée âcre, on réveille l'antique chaudière à bois.
La vapeur s'élève des cuves métalliques, vastes chaudrons du diable
bouillonnant de macérations amarante, safranées, incarnates. Des travailleurs
ruisselant de sueur actionnent fébrilement à la main d'infernales
manivelles.
Enfants et femmes s'élancent à l'assaut des échelles, entraînant
avec eux l'étoffe qui s'enroule et se déroule, qui grimpe et se déverse
dans le vide tel un gigantesque serpent. Alors, le miracle s'accomplit.
Les voiles immenses sont déployés en cascades sur les bambous noirs
pour sécher multicolores dans le vent, sur des centaines de mètres
d'étendue. On avance
dans la lumière et la couleur qui se déploient, ondulent et se répandent
en longs rubans vermeils, émeraude, dorés, sur fond d'azur éblouissant.
On avance au milieu des cris et des rires de bienvenue, parmi ces
voiles tourbillonnants, les écartant comme emporté, enveloppé, noyé
par cette marée resplendissante qui monte et déferle à perte de vue.
Joyeuse turbulence de la couleur en fête.
LInde
aime au-delà de tout la profusion et l'outrance , ma
souvent répété mon ami lécrivain Yves Véquaud en me citant William
Blake : "Seule la voie de la démesure conduit au palais
de la liberté". J'y voyage depuis quinze ans, mais elle ne
cesse de me surprendre. La plus exubérante des fêtes indiennes s'appelle
Holi, fête de l'Amour et du Printemps. Quelle folie et quel bonheur
ce fut de vouloir photographier ces foules en extase, hurlant de rire,
soufflant à tue-tête dans des clairons et des sifflets, courant déchaînées
en tous sens, tapant à bras raccourcis sur des tambours, des bidons
ou tout ce qui pouvait provoquer un peu plus de tumulte sauvage et
de joie délirante !
Je
me souviens de ma première tentative. Pour sûr, cétait magnifique
à voir, ça dépassait tout ce quon peut imaginer. Mais faire
des photos, pas question ! Non pas que les gens soient méchants !
Non non, seulement complètement absolument totalement dingues, dingues
de chants, de danses, de couleurs, de vie, damour, de Dieu,
de tout ce qui leur passait par la tête et sans doute aussi de bhang,
ce céleste cocktail de sucre, dépices, deau et de feuilles
de cannabis qui autorise aux grandes personnes même les plus grosses
bêtises. Alors ils visaient mon pantalon pour marroser larrière-train
avec leurs pichkaris, sorte de pompes à vélos transformées en canons
à eau aux teintes indélébiles. Ils me couvraient le visage de gerbes
de poudres multicolores le gulal -, maveuglaient,
métouffaient. Et repartaient à lassaut vers dautres
pauvres bougres. Car nul nest épargné. Cest une bagarre
générale, gigantesque, et en même temps une vaste rigolade. Sauf que
moi, je nétais pas armé de gulal sacré comme tout un
chacun, j avais simplement décidé de faire des photos dans
cette turbulente foire dempoigne
Le
premier jour, je pleurais de rage et de désespoir. Accablé par mon
impuissance, épuisé, à bout de nerfs, je me suis assis au bord dun
étang, loin à lécart des hordes de fous ; et en grignotant
des biscuits trempés dans un verre de tchaï, cet inimitable thé indien
gorgé de sucre et de lait, jai essayé de me calmer. Si lInde
ma jamais appris quelque chose, cest bien la patience.
Surtout, en Inde, lâcher prise, ne jamais sénerver
Eux
ils disent : No problem my friend !
Même au cur des
pires calamités, un vrai Indien sen va répétant en souriant
que vraiment, pas de quoi sen faire, tout va bien. Ce no
problem qui magaçait tant au début, cest plus
quune formule : toute une philosophie. Une richesse intérieure
sans limite, la partie immergée dune sagesse insondable.
Les
dieux ont été bons avec moi. Lidée mest venue de me confectionner
un large poncho en découpant une ouverture pour mon cou dans un grand
drap de lit blanc. Enfin, blanc au début
Cela servait au moins
à protéger les appareils des avalanches de poudres bariolées et présentait
aussi lavantage de sécher très vite au soleil sous les déluges
deaux parfumées de fleurs, de santal ou de safran. En plus,
jai eu lair dun fantôme, et commencé pour eux à
faire un peu partie de la fête, au lieu dêtre un intrus.
Car
le but de cet extraordinaire festival religieux est de faire fondre
les frontières entre les individus pour fusionner avec la divinité.
On navigue à chaque coin de rue entre rêve et réalité. On voit passer
des chiens rouges, des cochons bleus, votre vieux voisin halluciné
est devenu rose de la tête aux pieds, il ne cesse de sourire, ébahi.
Les cataractes de couleurs se mêlent et se confondent en tourbillons
irisés de soleil, pour masquer tous les corps, les unir en une seule
apparence identique et sombre. Et de ces ténèbres, en une sublime
métamorphose, surgit la lumière de lUnique. Il ny a plus
dego, plus dhommes ni de femmes, plus de jeunes ni de
vieillards, plus de riches ni de pauvres. Lâme individuelle
rejoint lâme universelle. Pour quelques instants magiques, chacun
se retrouve en amour avec le Cosmos, et le Temps nexiste plus.
Je
me souviens de mon premier voyage en Inde. Javais, comme beaucoup
de voyageurs, été tourmenté par lampleur de la misère. A Bénarès,
étendu sur mon lit indien, dans ma modeste chambre à la lumière de
chapelle, je ne pouvais trouver le sommeil. Je restais de longues
heures à contempler le plafond, et ma pensée, dans la chaleur accablante,
tournait comme le ventilateur au-dessus de mon corps nu. Sy
bousculaient des images douloureuses, menveloppant sans que
je puisse leur échapper.
Je
revoyais ces gamins absolument démunis, frottant avec de vieux chiffons
crasseux les capots des voitures stoppées au feu rouge, sans demander
lavis des chauffeurs, pour tenter de gagner la moitié dune
roupie. Et puis cette présence de la mort, tellement mêlée là-bas
à la vie. Ces cadavres moches traînant sur les rives du Gange, petit
garçon ou petite fille méconnaissable, aux moignons creusés, déchiquetés
par les charognards, pourrissant, tandis quun gras corbeau,
entre ce qui restait des cuisses, sautillait allègrement. Sur les
brasiers de crémation du Manikarnika ghat, on ne brûle pas les enfants.
Torturé
sur mon lit par ces images au point de ne pouvoir fermer les yeux,
plus abasourdi encore quhorrifié, javais envie de rentrer
en France. Je me demandais en souriant amèrement si les raisons que
jinvoquerais pour demander mon rapatriement seraient jugées
légitimes. Mais avais-je bien envie de rentrer en France ? Ce
que jaurais par-dessus tout désiré, cest un rapatriement
vers lenfance, linnocence, linsouciance, le jeu,
loin du savoir de la mort.
Depuis
ce temps, après tant de voyages là-bas, je ne suis pas devenu insensible.
Jessaie de ne pas succomber au vertige de mes visions, et puis,
comme tant dautres, jessaie de comprendre, et daider,
et daimer. Ce que jaime en Inde, cest ce fabuleux
sens de la débrouillardise, cette formidable capacité dadaptation
et dacceptation qui permet dêtre heureux dans la difficulté.
LInde
ma depuis montré tant de visages. Ma offert tant de surprises.
Jy compte plus de frères et de surs et damis que
nulle part ailleurs. Il suffit de poser le pied sur le sol de lInde
et douvrir son cur pour que les curs souvrent.
Atiti deo bawa ma-t-on dit dans le Mithila :
Celui qui arrive à limproviste est un Dieu .
Oui, la mort est partout présente, et visible, mais justement parce
que lInde est la Vie, toute la vie. Une vie qui déborde et vous
nourrit, au plus profond, avec une générosité incomparable.
J'aime l'Inde parce que la poésie y est vivante et quotidienne.
La foi profonde qui auréole le geste le plus simple confère à toute
chose la dimension sublime d'un prodige. LOccident a tué la
religion, soit qu'on y ait vu avec raison quelque opium pour endormir
les révoltes du peuple, soit qu'elle n'ait plus la moindre place dans
un univers gouverné par l'efficacité, la rentabilité et les froids
caprices de l'indice CAC 40. En exterminant la vaste tribu des dieux,
nous avons cessé muré toute échappée vers un extravagant royaume riche
de songes et de beauté, perdu le sens du mythe et le chemin de notre
enfance.
En Inde, une flamme fragile peut devenir soleil, la courbe
d'une étoile illumine un destin, un vol de papillons annonce la naissance
de l'amour, et il paraît que nous aurions un troisième il, pour
regarder à lintérieur ! J'y vis à la lisière
du vécu et de l'improbable, du nécessaire et du bizarre : ici, on
prête attention à des riens car ils peuvent vouloir tout dire. Certes,
cette religion est souvent une prison, et justifie bien des servitudes.
Mais elle est aussi souffle et respiration, brise légère pour l'imagination
bridée, car elle ouvre une fenêtre sur l'inutile et le merveilleux.
Vers l'essentiel.
En Inde, Dieu n'a pas oublié qu'Il est aussi femme, et avec
nous Elle danse. Xavier Zimbardo Copyright Xavier Zimbardo Reproduction même partielle interdite sans un accord écrit préalable These pages are copyright (c)Xavier Zimbardo. All rights reserved. No reproduction or republication without written permission. |